L’histoire de la monnaie – Préambule – Qu’est ce que la monnaie ?

La monnaie est un phénomène omniprésent dans les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires. Elle structure les échanges, les dettes, les impôts et les rapports de pouvoir. Pourtant, sa définition exacte reste l’objet de débats persistants en économie, en histoire et en anthropologie. Plutôt que de chercher une essence immuable, la plupart des analyses contemporaines privilégient une approche par les fonctions qu’elle remplit et par les formes historiques qu’elle a prises. Cet article propose un cadrage conceptuel neutre, préalable à l’exploration chronologique de l’histoire monétaire.

Les trois fonctions classiques

L’approche la plus répandue, héritée de la tradition aristotélicienne, définit la monnaie par trois fonctions principales :

  1. Intermédiaire des échanges (ou moyen d’échange) : la monnaie permet de surmonter les inconvénients du troc direct, qui exige une double coïncidence des besoins (celui qui vend ce que l’autre veut et vice versa). En servant d’intermédiaire généralisé, elle fluidifie les transactions et favorise la spécialisation économique.
  2. Unité de compte (ou numéraire) : elle fournit une mesure commune pour exprimer les valeurs relatives des biens, services et dettes. Cette fonction est souvent la plus fondamentale et la plus ancienne : de nombreux systèmes anciens utilisaient une unité de compte sans nécessairement employer un objet physique pour les paiements quotidiens.
  3. Réserve de valeur (ou norme de paiement différé) : la monnaie permet de reporter le pouvoir d’achat dans le temps, en conservant une partie de la richesse pour un usage futur. Cette fonction dépend fortement de la stabilité de la valeur perçue ; elle est la plus fragile en période d’inflation ou de crise de confiance.

Ces trois fonctions apparaissent explicitement chez Aristote. Dans l’Éthique à Nicomaque (livre V), il écrit :

« La monnaie est pour nous comme une garantie » (τὸ νόμισμα οἷον ἐγγυητής ἐσθ᾽ ἡμῖν, 1133b10-11)

, soulignant son rôle de mesure stable et fiable dans les échanges. Plus tard, dans Les Politiques (livre I), il explique le passage du troc à la monnaie :

« On se mit par suite mutuellement d’accord, en vue des échanges, pour donner et recevoir une matière de nature telle que, tout en gardant une utilité intrinsèque, elle offrît l’avantage de se transmettre aisément de la main à la main […] on prit, par exemple, le fer, l’argent, ou tout autre métal de ce genre, dont au début on détermina la valeur simplement par la grandeur et le poids, mais finalement on y apposa une empreinte, l’empreinte étant mise comme signe de la quantité de métal. »

Ces idées ont été reprises et affinées au Moyen Âge par Nicole Oresme dans son Traité des monnaies (vers 1355), premier ouvrage économique systématique sur le sujet. Oresme insiste sur le fait que la monnaie appartient au peuple plus qu’au prince et que ses altérations (mutations) nuisent à la confiance collective.

Aujourd’hui, ces trois fonctions restent la référence dominante dans les institutions monétaires modernes, comme la Banque de France ou la Banque centrale européenne. Toutefois, elles ne sont pas toujours remplies simultanément ni de manière parfaite : certaines « monnaies » historiques excellent dans une ou deux fonctions sans satisfaire la troisième.

Les formes historiques de la monnaie

L’histoire montre une grande diversité de supports monétaires, classables en trois grandes catégories :

  • Monnaie marchandise (ou intrinsèque) : objets dotés d’une valeur d’usage propre, acceptés comme monnaie en raison de leurs qualités (raréfacté, durabilité, divisibilité, portabilité). De nombreux exemples concrets abondent :
    • Les cauris (coquillages Cypraea moneta), originaires des Maldives et du Sri Lanka, ont servi de monnaie pendant plus de trois millénaires en Afrique de l’Ouest, en Inde, en Chine et en Océanie. Au XVIIIe siècle, sur la côte des Esclaves (actuel Bénin), un captif pouvait s’échanger contre 80 000 cauris, une poule contre 100–200 cauris, et un homme contre plusieurs dizaines de milliers de coquillages. Importés massivement par les Européens dans le cadre du commerce triangulaire, ils formaient souvent des bracelets ou des cordes (une « cabèche » = 4000 cauris).
    • Le bétail (pecus en latin, à l’origine du mot « pécuniaire ») a fonctionné comme monnaie dans de nombreuses sociétés indo-européennes antiques : un bœuf valait une unité de compte pour les amendes, les dots ou les échanges.
    • Le shekel mésopotamien, initialement une unité de poids d’orge ou d’argent (environ 8,3 g d’argent), servait d’unité de compte dès le IIIe millénaire av. J.-C. dans les codes comme celui de Hammurabi.
  • Monnaie fiduciaire : valeur fondée principalement sur la confiance collective et/ou l’autorité qui l’émet. Elle inclut les pièces à cours forcé (dont la valeur faciale dépasse souvent la valeur intrinsèque du métal), les billets de banque et, aujourd’hui, la plupart des monnaies nationales. La confiance repose sur l’État (cours légal, pouvoir libératoire) ou sur des institutions privées (banques).
  • Monnaie scripturale et électronique : soldes sur comptes bancaires, virements, paiements numériques. Elle représente aujourd’hui l’essentiel de la masse monétaire dans les économies avancées (plus de 90 % dans la zone euro). Sa création repose sur le mécanisme du crédit bancaire.
  • orge
  • tablette
  • 10écuslaw
  • osama sm amin
  • bitcoin
  • cauries

Ces catégories ne sont pas étanches : une même forme peut évoluer (le florin d’or florentin passe d’une monnaie marchandise à une monnaie de prestige fiduciaire), et des hybrides existent constamment.

Principales approches théoriques

Les débats sur l’origine et la nature de la monnaie opposent plusieurs courants :

Métallisme : la valeur de la monnaie dérive de la matière qui la compose (or, argent), perçue comme dotée d’une valeur intrinsèque. Cette vision, dominante jusqu’au XIXe siècle (Aristote, Adam Smith, David Ricardo), explique la préférence historique pour les métaux précieux. Elle reste influente dans les discours sur le retour à l’étalon-or.

Chartalisme (ou théorie étatique de la monnaie) : la monnaie tire sa valeur de l’autorité souveraine qui l’impose, notamment par l’exigence du paiement des impôts en cette unité. Georg Friedrich Knapp, dans La Théorie étatique de la monnaie (1905), définit la monnaie comme « une créature de la loi » (« money is a creature of law » dans la traduction anglaise de 1924). Il conclut : « Nous devons traiter d’histoire juridique » pour comprendre la monnaie, car sa validité repose sur des prescriptions légales plutôt que sur une valeur intrinsèque.

Théorie du crédit : la monnaie naît d’abord comme reconnaissance de dette dans des relations sociales asymétriques (crédit mutuel, dettes fiscales ou privées). Alfred Mitchell-Innes et, plus récemment, David Graeber dans Dette : 5000 ans d’histoire (2011), insistent sur le fait que les systèmes monétaires émergent souvent de dettes institutionnalisées plutôt que d’un troc généralisé. Graeber critique vivement le mythe du troc originel popularisé par Adam Smith :

« Notre récit standard de l’histoire monétaire est précisément à l’envers. Nous n’avons pas commencé par le troc, découvert la monnaie, puis développé des systèmes de crédit. C’est arrivé exactement dans l’autre sens. Ce que nous appelons maintenant monnaie virtuelle est venu en premier. Les pièces sont arrivées bien plus tard […] Le troc apparaît en grande partie comme un sous-produit accidentel de l’usage de la monnaie ou du papier-monnaie. »

Ces approches ne s’excluent pas totalement. L’histoire réelle montre des combinaisons : une monnaie peut naître d’une dette fiscale (chartalisme), conserver une valeur intrinsèque partielle (métallisme) et circuler comme créance transférable (théorie du crédit).

Conclusion

La monnaie n’est pas un objet technique neutre, mais un rapport social évolutif, ancré dans les institutions, les techniques et les rapports de pouvoir. Ses formes changent avec les contextes historiques : des coquillages cauris aux bitcoins, en passant par les statères lydiens et les billets de la Banque d’Angleterre. Ce qui demeure constant, c’est la nécessité de confiance collective pour que les fonctions s’exercent.

C’est précisément cette évolution que les prochains articles exploreront ensuite, des premières unités de compte pondérales en Mésopotamie aux systèmes numériques contemporains.

Le prochain article s’intéressera aux protomonnaies et aux premières approximations pondérales, avant l’invention de la monnaie frappée au VIIe siècle av. J.-C.

Bibliographie sélective

  • Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. R. Bodéüs, Flammarion, 2004. ISBN 978-2080709479.
  • Aristote, Les Politiques, trad. P. Pellegrin, Flammarion, 2015. ISBN 978-2081358775.
  • Nicole Oresme, Traité des monnaies, éd. La Manufacture, 1989. ISBN 978-2737700316. (Indisponible)
  • G. F. Knapp, The State Theory of Money, 1924 (rééd. 1973). (Indisponible)
  • D. Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013. ISBN 979-1020900593 (ou rééd. Babel 2021 : 978-2330061258).
  • G. Davies, A History of Money, University of Wales Press, 4e éd. 2016. ISBN 978-1783163090. (Uniquement en anglais)
  • P. Vilar, Or et monnaie dans l’histoire, Flammarion, 1974 (rééd.). ISBN 978-2080810298. (Indisponible)

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